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Autochtone placé en adoption dans les années 60 : « C’est un enlèvement, carrément! »

Un résident de l'Abitibi-Témiscamingue a cru pendant des années qu'il avait été placé en adoption par ses parents biologiques. Serge Gagné a appris à l'âge de 32 ans qu'il est plutôt l'une des nombreuses victimes de la rafle des années 60, une période durant laquelle des milliers d'enfants autochtones ont été enlevés.

Un texte de Fanny Samson

La vague d'enlèvements a commencé avec la modification en 1951 de la Loi sur les Indiens. Ces changements, qui suivent la période des pensionnats, permettaient aux provinces de gérer le bien-être des enfants autochtones.

Les organismes de protection de l'enfance décident alors de retirer des milliers d'enfants de leur communauté pour les placer dans des foyers non autochtones au Canada, aux États-Unis et même outre-mer, jusqu'en 1984.

Serge Gagné est l'un d'eux. Il est né le 8 avril 1963 à l'Hôpital D'Youville, géré à l'époque par des Sœurs Grises de la Croix, à Noranda.

Il apprend en 1996 qu'il a été enlevé à sa naissance afin d'être placé en adoption.

L’homme de 54 ans, qui a depuis ajouté le patronyme « Wabie » à son nom de famille, ignorait totalement ses origines. Il croyait que ses parents biologiques avaient perdu la vie dans un grave accident.

« Quand j’allais chez le médecin, et que j’étais plus vieux, vers l’âge de 16-18 ans, on me demandait tout le temps mes antécédents et vu que j’étais adopté, je ne le savais pas », raconte-t-il.

Serge Gagné Wabie a donc entamé un long processus auprès des services sociaux pour retrouver ses géniteurs.

« Ça a pris 15 ans avant que ce soit mon tour; on m’a demandé 1500 $, que j’ai dû payer. Par la suite, ça a pris quelques mois pour retrouver mes origines », se souvient-il.

Un enlèvement

C’est avec beaucoup d’émotion qu’il raconte sa vie marquée par la recherche de son identité.

Après sa naissance, il a été transféré dans un hôpital d’Amos, où il a été placé en adoption. Sa mère Marie Wabie a quitté l'établissement sans son fils. Elle est retournée à Timiskaming First Nation, une réserve algonquine située à environ 200 km de distance.

Le nouveau-né a été adopté par des Québécois. « On a dit à mes parents adoptifs que mes parents biologiques avaient perdu la vie dans un grave accident quand ma mère avait quitté l’hôpital », se rappelle-t-il.

Les retrouvailles

Serge Gagné Wabie a rencontré sa mère biologique pour la première fois en juin 1996 à Ormstown, près de Valleyfield. Marie Wabie avait alors 88 ans.

Il a donc demandé à sa mère pourquoi il avait été placé en adoption. « Elle m’a dit que je devais revenir avec elle, et puis lors de l’accouchement, une sœur est arrivée, elle m’a pris et elle m’a mis en adoption dans une autre ville. »

Ottawa indemnise les victimes

En octobre dernier, le gouvernement Trudeau a annoncé une entente de principe qui vise à régler 18 poursuites relatives à la rafle des années 60.

Des milliers de victimes pourront recevoir de 25 000 $ à 50 000 $ d'indemnisation de la part d’Ottawa lorsque les négociations seront terminées, indique le ministère des Affaires autochtones et du Nord, qui précise que les discussions sont confidentielles.

« Les détails du règlement seront rendus publics lorsque la Cour aura approuvé un plan de notification visant à informer les personnes faisant partie du recours collectif, et le grand public, des modalités du règlement », ajoute-t-on.

L’avocat Erik Lowe, du cabinet juridique Merchant qui gère 10 poursuites judiciaires contre chaque province au pays pour obtenir des dédommagements, affirme que ces recours sont suspendus « en attendant l’entérinement de l’entente par la Cour fédérale ».

Connaître ses origines

Serge Gagné a depuis obtenu son statut d’Indien, puisqu’il a pu retracer ses véritables origines, mais bien des enfants enlevés durant la rafle des années 60 ne savent pas ou n’ont jamais su qu’ils étaient autochtones. Certains enfants, souligne-t-il, ont été adoptés sous une fausse identité.

« Une autre personne s’est fait dire qu’elle était mexicaine. Si elle n’avait pas poussé, elle penserait encore qu’elle est mexicaine. Ça va être complexe, rejoindre les gens », explique-t-il, ajoutant qu’il tente de rassembler les victimes qui viennent du Québec.

Pour l’instant, elles sont une vingtaine. « C’est sûr qu’il y en a sûrement d’autres, mais ce n’est pas toutes les personnes qui savent qu’il y a un recours collectif présentement », dit-il.

Il a contacté chaque conseil de bande du Québec. « C’est important de préciser que c’est seulement les Autochtones qui ont été adoptés par des familles non autochtones qui sont éligibles. »

Serge Gagné Wabie espère que les victimes de la province seront entendues.

Selon l'homme de 54 ans qui vit aujourd'hui à Amos et à Berry, aucune indemnisation ne pourra guérir les blessures causées par tous ces mensonges. « Le montant qu’on nous donne, c’est peu, comparativement à ce qu’on a perdu. C’est notre culture, c’est notre langue. Nos futures générations, nos enfants, et nos petits-enfants. »

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