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Chantiers navals : quatre fois plus de lobbying chez Irving

Les lobbyistes embauchés par le chantier naval Irving d'Halifax ont rencontré les représentants du gouvernement fédéral à 114  reprises en 2017, soit quatre fois plus souvent que les délégués du chantier Davie à Lévis.

Un texte de Jonathan Lavoie

Le porte-parole de Davie, Frédérik Boisvert, jure que ce n'est pas faute d'avoir essayé de rencontrer les décideurs fédéraux. « On se ramène quelques mois en arrière, il y a eu beaucoup de demandes de rencontres qui ont été sans réponse », déplore-t-il.

Pourtant, le chantier naval de Davie ne manque pas de projets pour le gouvernement fédéral. L'entreprise a offert ses services pour la construction d'un deuxième navire de ravitaillement et la location de quatre brise-glaces à la Garde côtière.

Une réponse favorable d'Ottawa à l'un ou l'autre de ces projets aurait pu permettre d'éviter la mise à pied de quelque 800 travailleurs.

Les données du registre fédéral des lobbyistes montrent que le chantier naval d'Irving à Halifax, en Nouvelle-Écosse, est de loin celui qui a obtenu le plus de rencontres.

Selon les données compilées par Radio-Canada, c'est aussi l'entreprise Irving qui s'est approchée le plus du pouvoir lors de ses rencontres. Dix entretiens ont notamment eu lieu avec des représentants du cabinet du premier ministre et 13 autres avec des ministres en fonction.

En guise de comparaison, les lobbyistes de Davie n'ont participé qu'à deux rencontres avec des ministres alors qu'ils ont rencontré à douze reprises des députés de l'opposition.

« Ce qui se dégage de ça, résume Frédérik Boisvert, c'est que Davie a moins eu accès aux décideurs parce qu'on a soumis beaucoup de propositions et plusieurs d'entre elles sont restées lettre morte. »

« Celui qui crie le plus fort »

À Lévis, le maire Gilles Lehouillier demande au gouvernement fédéral de mettre les lobbyistes « de côté » et de s'assurer que Davie ait les contrats « qu'ils lui reviennent ».

Gilles Lehouillier rappelle à Ottawa que « le temps presse » pour les travailleurs du chantier. Selon lui, il est impératif de réécrire la stratégie nationale de construction navale du Canada pour y inclure le plus grand chantier naval du pays, soit celui de Lévis.

Chez Irving, le directeur des communications a refusé de répondre à nos questions. Dans un courriel, Sean Lewis indique simplement que les rencontres avec les représentants fédéraux « ne sont pas hors du commun ou inhabituelles » et qu'elles respectent les dispositions de la Loi sur le lobbying.

Pas de garantie

Le spécialiste en éthique René Villemure rappelle que les activités de lobbying ne garantissent en aucun cas l'obtention d'un contrat gouvernemental.

Il fait remarquer que Seaspan, le chantier de Vancouver, a lui aussi remporté des contrats fédéraux de plusieurs dizaines de milliards de dollars sans pour autant être très actif en matière de lobbying, avec à peine une dizaine de rencontres en 2017.

« Le lobbying, c'est une histoire d'influence. On tente de faire avancer les choses avec un point de vue en particulier, mais ce n'est pas nécessairement la quantité de rencontres, ni même qui l'on rencontre, qui fait nécessairement avancer les choses », résume l'éthicien.

Le vent tourne

La fin de l'année 2017 a marqué un tournant important pour le chantier Davie avec, notamment, la livraison du navire de ravitaillement Astérix, construit dans le respect des échéanciers et des budgets.

Depuis, l'entreprise a bénéficié d'une vague d'appuis sans précédent dans la province.

Une motion unanime a été votée à l'Assemblée nationale pour demander à Ottawa de réviser sa stratégie maritime. Le premier ministre Philippe Couillard a également marché aux côtés des travailleurs de la Davie lors d'une manifestation le 3 décembre.

Cette mobilisation provinciale aurait permis d'ouvrir des portes à Ottawa. « Depuis quelque temps, on sent qu'il y a un intérêt de la part du gouvernement du Canada. Maintenant, on va laisser les discussions aller, mais ce qui est clair, c'est qu'on prend la mesure du défi du Saint-Laurent », indique Frédérik Boisvert.

Une embellie se dessine d'ailleurs à l'horizon pour le chantier maritime Davie. Selon des sources fédérales, Ottawa pourrait lancer un appel d'offres d'ici quelques semaines pour la location de brise-glaces.

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