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À nous le podium sur le point d’amputer le budget de Ski de fond Canada

La transparence et l'honnêteté d'Alex Harvey à propos de la suite de sa carrière coûteront des milliers de dollars à la fédération canadienne de ski de fond. L'organisme À nous le podium, dont le mandat premier est de maximiser la récolte de médailles aux Olympiques, s'apprête à réduire de façon importante sa contribution à Ski de fond Canada.

Un texte d’Antoine Deshaies

L’entraîneur de l’équipe nationale Louis Bouchard ne s’attendait pas à une décision aussi drastique lorsqu’il a rencontré les dirigeants d’À nous le podium à Calgary le 7 mai dernier. Parce qu’Alex Harvey ne garantit pas sa présence aux Jeux de Pékin, en 2022, il ne répond plus aux critères de l’organisme financé par le gouvernement fédéral.

Pour À nous le podium, la possibilité de remporter une médaille olympique fait foi de tout. L’organisme offre une aide financière ciblée qui vient compléter le financement global des fédérations.

« Il n’y a rien pour ceux qui veulent défendre leur titre de champion du monde comme Alex Harvey, confie Louis Bouchard à Radio-Canada Sports. Ça ne fait pas partie de leur mandat. Ils traitent tous les sports de la même façon. Je comprends leur mandat et ils font très bien leur travail, mais je me questionne sur la philosophie globale du programme. »

Lors de la saison hivernale 2017-18, À nous le podium a versé 18 874 594 $ aux différentes fédérations sportives canadiennes et 3 millions $ supplémentaires aux équipes paralympiques. Ski de fond Canada a reçu 700 000 $.

« On n’aura pas les chiffres précis avant la fin juin ou le début juillet, mais le chèque qu’on avait pour la Coupe du monde est entièrement coupé, avance Louis Bouchard. On pense récupérer 150 ou 200 000 $ dans le programme pour la relève appelé Next Gen, dont Harvey sera mentor, mais le trou demeure important. »

Ce manque à gagner d’environ 500000$ laissera un gouffre dans le budget de Ski de fond Canada d’environ 4,5millions$. Une réorganisation de la structure de la fédération est inévitable. Toute l’équipe de haute performance sera affectée. Le personnel gravitant autour de l’équipe sera indubitablement réduit.

« En Coupe du monde, on avait six farteurs l’an passé, on passera possiblement à trois l’an prochain, illustre Louis Bouchard. Alex Harvey pourrait perdre sa doublure, Lee Churchill. C’est un farteur qui travaille étroitement avec lui et qui a un impact important dans sa préparation mentale. On ne sait pas ce qui va se passer avec lui. On est tous sur la corde raide. »

Alex Harvey a la chance de compter sur des commanditaires privés importants et aussi sur l’appui de la fondation B2dix qui paie notamment les coûts d’un massothérapeute pour le Québécois en saison.

N’empêche, la défense de son titre mondial sera plus compliquée.

« Ça touche tout le monde et pas seulement Alex cette décision, ajoute Louis Bouchard. B2dix ne peut quand même pas couvrir à 100 % les pertes qu’on subira. »

Des compressions prévisibles

L’avenir incertain d’Alex Harvey, au-delà de la prochaine saison, n’est pas le seul facteur qui a mené à cette situation. Plusieurs membres de l’équipe nationale ont décidé de prendre leur retraite après les Jeux de Pyeongchang, dont Devon Kershaw, champion du monde de sprint par équipes en 2011 avec Alex Harvey.

Ski de fond Canada s’attendait à perdre une partie des subventions de l’organisme fédéral, mais jamais autant. Louis Bouchard se demande même si Ski de fond Canada aurait dû présenter la suite de la carrière d’Harvey différemment.

Le fondeur de 29 ans a répété qu’il croyait que la prochaine saison serait sa dernière en Coupe du monde. Il prévoit terminer ses études en droit et passer l’examen du barreau à l’hiver 2020.

Au lieu de dire qu’il était à 95 % convaincu de ne pas poursuivre sa carrière jusqu’aux Jeux de 2022, il aurait peut-être dû affirmer qu’il abordait la suite de sa carrière une saison à la fois, croit l’entraîneur. De cette façon, À nous le podium aurait au moins appuyé Harvey la saison prochaine.

« On essaie d’être le plus honnête possible, confie Louis Bouchard. Si on l’avait présenté différemment, on aurait sans doute conservé une portion du financement. Mais je ne trouve pas ça correct de devoir manipuler nos propos. »

Louis Bouchard remet toutefois en question la philosophie derrière À nous le podium.

« Ils font du mieux qu’ils peuvent et traitent tout le monde de façon équitable, précise-t-il. Mais pour eux tout doit être blanc ou noir alors que le sport et l’humain sont faits de zones grises. Je pense qu’ils devraient accorder plus d’importance aux résultats en Coupe du monde et aux Championnats du monde. Je veux simplement générer un débat sur la mission d’À nous le podium. Je pense que c’est normal de remettre les programmes en question. »

Bouchard insiste pour dire qu’il n'attaque pas l’intégrité de l’organisme. Il reconnaît aussi la responsabilité de Ski de fond Canada dans la perte de son financement.

« On a échoué, pour l’instant, à former une relève à Alex Harvey. On a peut-être raté notre coup. »

Si la tendance se maintient, le contexte financier des prochaines années pourrait compliquer encore davantage la tâche de Ski de fond Canada.

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