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L’université, terreau fertile pour les violences sexuelles

Une vaste enquête dévoilée lundi à l'Université du Québec à Montréal conclut que les violences sexuelles sont fréquentes dans le milieu universitaire. Plus du tiers des 9284 personnes ayant répondu à un sondage à ce sujet, dans six universités différentes, disent en avoir été victimes.

L'enquête ESSIMU (Enquête Sexualité, sécurité et interactions en milieu universitaire) révèle que 36,9 % des répondants, particulièrement des répondantes, ont subi une forme de violence sexuelle depuis leur arrivée à l'université, et que 24,7 % en ont été victimes au cours de la dernière année. Autre constat troublant : 9 victimes sur 10 n'ont pas porté plainte contre leur agresseur auprès des autorités universitaires.

Trois grandes catégories de violence sexuelle ont été prises en compte par cette étude, entreprise en 2014 : le harcèlement sexuel, les comportements sexuels non désirés, qu'ils soient verbaux ou non (incluant l'agression sexuelle ou le viol), et la coercition sexuelle (chantage ou menaces proférées pour obtenir des faveurs sexuelles).

Les répondants et répondantes provenaient de six universités :

  • Université du Québec à Montréal (UQAM);
  • Université de Montréal;
  • Université Laval;
  • Université de Sherbrooke;
  • Université du Québec en Outaouais (UQO);
  • Université du Québec à Chicoutimi (UQC).

« C’est principalement les étudiantes qui sont victimes, principalement les jeunes étudiantes du premier cycle », précise la professeure de sexologie Manon Bergeron de l’Université du Québec à Montréal, qui a dirigé cette étude, dans une entrevue accordée à Radio-Canada. « Elles sont majoritairement commises par d’autres étudiants, principalement des hommes, de façon très majoritaire. C’est le pattern qu’on peut voir. »

« Bien sûr, ça se fait dans des contextes festifs, des contextes de partys de fin de session, mais ça se fait aussi au quotidien, donc à l’intérieur des activités d’enseignement et de recherche qu’on fait à l’université », ajoute-t-elle. Cela peut aussi se produire à l'extérieur des murs d'une institution universitaire, par exemple lors d'un congrès.

En entrevue à Radio-Canada, Mme Bergeron souligne que le problème des violences sexuelles est « fréquent et répété », comme l'illustre le fait que le quart des répondants rapportent avoir subi une forme ou une autre de violence sexuelle au cours de la dernière année.

Ce ne sont pas des gestes qui remontent à plusieurs années, c’est encore quelque chose qui est très actuel, malheureusement.

Manon Bergeron, professeure de sexologie à l'UQAM

La chercheuse souligne en outre que plus de 41 % des répondants disent avoir subi plus d’une forme de violence sexuelle. « Elles ont vécu du harcèlement et aussi de la coercition », par exemple. « Toutes les combinaisons sont possibles. »

Mme Bergeron affirme également qu'il est « décourageant » de constater que certains mythes ont la vie dure, dont celui voulant que les femmes qui s'habillent de façon sexy courent après les problèmes. Il importe de « briser ces mythes », dit la chercheuse, puisqu'ils incitent les victimes à « garder encore plus le silence, à avoir peur des réactions qui sont blâmantes, jugeantes ou culpabilisantes ».

La dynamique « particulière » des milieux universitaires

À l'instar de Mme Bergeron, Sandrine Ricci, une doctorante en sociologie qui a aussi participé à l’étude, dit ne pas être étonnée par ces résultats, qui correspondent à ceux d'autres études du genre effectuées ailleurs au Canada ou aux États-Unis. Ils n’en sont pas moins « vraiment problématiques ».

La violence sexuelle, elle, frappe tous les secteurs de la vie sociale, toutes les sphères d’activité. Je ne vois pas pourquoi l’université y échapperait.

Sandrine Ricci, doctorante en sociologie

Mme Ricci soutient toutefois qu’il y a des « dynamiques particulières » dans les milieux universitaires qui ne peuvent être passées sous silence. « Il y a quand même ce qu’on appelle avec beaucoup d’à-propos la culture du viol, une espèce de façon de penser que les femmes en particulier sont à la disposition [des hommes] », dit-elle.

« Il y a des rapports de pouvoir comme ça qui marquent le social et qui sont basés sur une sorte de subordination, ou un sentiment de domination d’un côté. L’université n’échappe pas à ces rapports de pouvoir », souligne-t-elle.

Selon Mme Bergeron, qui n'est pas plus étonnée que sa collègue des résultats obtenus, l'étude prouve que les statistiques sur les dénonciations rapportées par les universités sont un piètre indicateur du phénomène. « Les statistiques officielles, on ne peut pas s’y fier. Ça ne reflète pas du tout l’ampleur du problème », croit-elle.

D'après Mme Ricci, le faible taux de dénonciation des agressions auprès des instances universitaires est « très troublant », mais n'en est pas moins similaire à celui rapporté par les Centres d'aide et de lutte contre les agressions à caractère sexuel. Ces derniers estiment aussi que moins de 10 % des femmes rapportent leur agression à la police.

« Il faut se demander pourquoi ces personnes-là, elles ne dévoilent [leur agression] à personne et certainement pas aux instances institutionnelles, souligne-t-elle. Nos données révèlent quand même qu’il y a une sorte de sentiment de méfiance qui, là encore, n’est pas très surprenant. »

« La culture du viol, c’est aussi une culture de l’impunité. C’est une culture qui tend à culpabiliser les victimes et à déresponsabiliser les agresseurs, poursuit Mme Ricci. Si on veut que ça change, il faut que les institutions mettent en place toute une série de mécanismes permettant aux victimes et aux témoins de porter plainte ou de signaler un événement de différentes manières, incluant les signalements anonymes. Il y a plusieurs universités qui ont déjà entrepris de le faire. »

Aux établissements d'agir, disent les chercheuses

Armées de ces résultats, Mmes Bergeron et Ricci déclarent toutes deux que l’étude doit entraîner une prise de conscience et un passage à l’action pour les universités et le gouvernement du Québec.

Les chercheuses formulent ainsi 15 recommandations à ce sujet, dont celle d’adopter une loi-cadre obligeant les établissements à mettre en place des politiques de « tolérance zéro ».

Elles préconisent également la mise en oeuvre de campagnes de sensibilisation et de prévention pour l’ensemble de la population universitaire et l’ajout de personnes-ressources dans les universités.

« Les victimes, quand elles se retrouvent dans ces situations, ne savent pas à qui s’adresser et ne savent pas non plus quels sont leurs recours, explique Mme Bergeron. Donc pour nous, c’est incontournable qu’il y ait des ressources spécialisées dans toutes les universités. »

On va s’assurer que ce ne soit pas tabletté. Pour nous, le lancement du rapport, ce n’est pas une fin en soi; c’est une étape de plus pour mobiliser la communauté universitaire et politicienne autour de la question.

Manon Bergeron

« L’étude a permis de dresser un portrait de la situation. Maintenant, c’est le temps de passer à l’action. Et bien sûr, le nerf de la guerre sera sans doute les ressources [humaines et financières], affirme Mme Bergeron. Donc, on souhaite que le gouvernement aille dans ce sens-là. On souhaite vraiment que le rapport soit un outil de réflexion, un outil de sensibilisation qui va venir compléter la consultation de la ministre [responsable de l'Enseignement supérieur, Hélène David] », dit-elle.

Cette dernière, qui a annoncé en octobre qu'elle voulait adopter une politique-cadre ou un projet de loi destiné à uniformiser l'encadrement prévu pour prévenir les violences sexuelles au cégep et à l'université, a d'ailleurs commenté le rapport.

« Je suis à peu près d’accord avec [...] la façon dont ils ont fait l’étude, avec les axes d’intervention. C’est exactement les piliers sur lesquels on veut travailler : prévention, sensibilisation, intervention, accompagnement, sécurité », a-t-elle déclaré.

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