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La montée de l'extrémisme inquiète des musulmans de Québec

Encore marqués par l'attentat du 29 janvier dernier, des musulmans de Québec mettent en garde les pouvoirs publics contre la poussée préoccupante de l'intolérance qui, à leurs yeux, se banalise et s'exprime de plus en plus en actes violents.

Un texte d'Ahmed Kouaou

L’attaque contre la mosquée de Québec, qui avait fait six morts et plusieurs blessés, avait suscité une vague d’indignation et donné lieu à de nombreux élans de solidarité qui laissaient présager des lendemains paisibles et plus conciliants.

Mais à entendre parler Rachid Raffa, qui vit depuis 40 ans dans la capitale québécoise, la communion et la catharsis collective auxquelles nous avons assisté il y a sept mois ne sont qu’un vague souvenir. Comme en témoignent les récents événements à caractère haineux et agressions contre des musulmans.

En entrevue à l'émission Midi info, l’intellectuel ne mâche pas ses mots. « Ça fait des années que ça dure, ça fait des années que les caméras filment et on n’arrête personne. Paradoxalement, l’attentat terroriste du 29 janvier n’a fait qu’envenimer la situation, alors que nous nous attendions à ce que cela se calme », constate-t-il.

Soulignant que « l’islamophobie est devenue un problème racial », M. Raffa observe que « devant ce silence coupable [des élites], on est passé de la violence symbolique à la violence physique avec le 29 janvier, puis cet attentat au domicile de M. Labidi [le président du Centre culturel islamique de Québec]  ».

Il déplore au passage que les autorités tardent à qualifier d’acte terroriste l’attaque contre la mosquée de Québec, y voyant « des manœuvres dilatoires ».

« C’est absolument scandaleux, parce que, avec ces 6 morts, 6 veuves, 17 orphelins et une série de gens traumatisés, y compris un paralysé à vie, qu’est-ce qu’on attend pour qualifier ça? Pourtant le Code criminel canadien est très clair », tonne-t-il.

Il ne faut pas se taire

Quoi qu’il en soit, le résident de Québec est d’avis que le silence n’est pas de mise en pareilles circonstances.

« Il ne faut plus se taire, il faut dénoncer, mais nous sommes les seuls à dénoncer et nous avons rarement accès aux médias, alors que La Meute bénéficie d’une couverture extraordinaire. Et on a un silence total de la classe politique, de la classe académique, de la classe économique. C’est absolument incroyable! Comment on peut permettre ça dans une société dite démocratique? » se demande l’invité de Michel C. Auger.

M. Raffa, qui précise qu’il n’est nullement question de dire que le Québec est une société raciste, déplore « une quasi-impossibilité à reconnaître qu’il y a du racisme, qu’il y a du mépris, qu’il y a de l’islamophobie, qu’il y a un rejet ».

Il regrette également « cette tendance, en Occident, à rejeter les musulmans ». Une tendance qui est, à ses yeux, « très forte au Québec par rapport au reste du Canada et très forte à Québec. Il faut le dire, mais quand on dit ça, on nous traite de tous les noms ».

Une atmosphère « irrespirable » qui favorise l’extrémisme

D’après lui, la tragédie du 29 janvier dernier a libéré la parole raciste et a décomplexé les extrémistes. « Malheureusement, ce qui est incroyable, après le 29 janvier, tout ça explosait au grand jour, et les groupes racistes maintenant défilent de manière ostentatoire. Ils s’affichent, ils font la couverture des médias et nous, nous sommes dans notre coin. C’est pire que de l’intimidation », s’insurge-t-il.

Se gardant, en l’absence de preuves, de faire un lien entre La Meute et l’incident criminel de Québec, Rachid Raffa croit tout de même que « ça fait partie d’une atmosphère absolument irrespirable […] qui permet l’émergence de gens qui passent à l’acte. S’il n’y a[vait] pas cet environnement favorable à ce genre de dérive, il n’y aurait rien ».

Le constat de M. Raffa est largement partagé par un autre musulman, Mohamed Oudghiri, établi à Québec depuis une cinquantaine d’années.

Se disant « estomaqué » et « bouleversé » par ce qui arrive à Québec, il dénonce, en entrevue à ICI RDI, l’agitation de « certains groupuscules qui veulent semer la pagaille et la discorde ».

« Une menace réelle »

Pour sa part, Benjamin Ducol, chercheur au Centre de prévention de la radicalisation menant à la violence, pense que la communauté musulmane « a des raisons de se sentir menacée, parce que ce sont des événements qui arrivent à répétition ».

M. Ducol trouve « qu’il est venu un moment où les gens de Québec doivent faire entendre d’une seule et même voix le fait que ce type d’incidents n’est pas acceptable dans une communauté comme la nôtre. Et ça viendra en soutien à une communauté musulmane qui se sent justement de plus en plus victimisée et de plus en plus peut-être isolée dans le contexte de Québec. Il faut absolument que tout le monde dénonce ce type d’action ».

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