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La technologie peut-elle améliorer la démocratie?

Au cours des deux dernières décennies, l'accès à l'information et la possibilité de participer aux débats publics se sont largement accrus grâce au web, notamment. Certains n'hésiteront pas à dire qu'il s'agit là d'une victoire pour la démocratie. Mais la technologie est-elle aussi une menace pour la souveraineté populaire?

Un texte d’Alexandre Duval

Lundi soir, lors d'une table ronde à l’Université Laval, quatre intervenants tenteront de répondre à la question suivante : la technologie d’aujourd’hui peut-elle améliorer la démocratie? Une question aussi complexe que les réponses qu’elle génère.

Pour Thierry Giasson, professeur au département de science politique de l’Université Laval, l’arrivée même d’Internet a certainement « ouvert des espaces » et « libéré certaines paroles ».

« Tout de suite, il y a eu des citoyens qui se sont emparés de ces plateformes-là pour faire des actions politiques. » Les pétitions en ligne, les sites web d’organisations et les réseaux sociaux sont des exemples de nouveaux moyens exploités par les citoyens pour faire entendre leur voix.

Le professeur en science géomatique à l’Université Laval, Stéphane Roche, croit aussi que la toile a élargi les formes préexistantes de démocratie délibérative.

« La technologie y est pour beaucoup. Il y a beaucoup de systèmes de collaboration, de concertation, des forums ouverts, des sondages délibératifs sur Internet qui font qu’on vient apporter des moyens complémentaires », illustre-t-il.

Un antidote au cynisme?

Le PDG de l’Institut de la gouvernance numérique, Jean-François Gauthier, y voit « une opportunité incroyable pour les gouvernements de recréer la confiance avec les citoyens ».

Le fait que des consultations en ligne aient été faites tant par le gouvernement de Justin Trudeau que celui de Philippe Couillard ou encore celui de Pauline Marois est une façon de donner la parole à des citoyens qui, autrement, l'obtiennent difficilement.

Par le biais de la technologie, affirme M. Gauthier, le peuple duquel émane le pouvoir dans une démocratie peut donc avoir plus facilement voix au chapitre.

Il cite en exemple la France, où la contribution des citoyens a été sollicitée sur le web en 2015 pour améliorer puis adopter un projet de loi sur le numérique.

« On ne remplace pas les processus législatifs », précise M. Gauthier, mais on « sort des modes de consultation traditionnels » comme les commissions parlementaires. À son avis, les gouvernements n’ont plus d’excuses pour ne pas avoir plus souvent recours à ce genre de consultation.

Ce n’est plus du tout, du tout des enjeux de technologie! C’est simplement une question de volonté politique.

Jean-François Gauthier, PDG de l'Institut de gouvernance numérique

Les débats menacés?

Ces opportunités pour se prononcer sur des enjeux de société masquent peut-être un effet indésirable de la technologie sur la démocratie, selon des chercheurs. Par exemple, les réseaux sociaux ont beau favoriser la prise de parole, ils pourraient décourager les chocs d’idées.

« Ce à quoi on est exposé dans les médias sociaux, où s’informent de plus en plus de gens, est déterminé par des algorithmes qui sont liés à nos intérêts », souligne Thierry Giasson.

De ce fait, les utilisateurs des réseaux sociaux sont nécessairement moins exposés à une diversité d’opinions que dans les espaces publics non numériques.

« Il y a des discours qui ne se croisent pas. » Pourtant, les affrontements d’idées font partie intégrante de la démocratie, rappelle-t-il.

On peut même se poser la question sur la notion de débat : on va avoir des échanges avec des gens qui pensent comme nous.

Thierry Giasson, professeur au département de science politique de l'Université Laval

Stéphane Roche observe pour sa part que les réseaux sociaux peuvent amplifier des comportements qui « viennent éroder un peu les bases de ce qu’est la démocratie ». Il appuie son propos en prenant exemple sur l’utilisation que le président américain Donald Trump fait de Twitter.

M. Roche montre en exemple sa réaction après que la Cour fédérale d’appel de San Francisco ait maintenu le gel de son décret anti-immigration : un bref gazouillis rédigé en majuscules dans lequel le président disait essentiellement « On se revoit en Cour suprême » (« SEE YOU IN COURT »).

Or, ce genre de réaction « impulsive » est indésirable chez un chef d’État, selon M. Roche. Donald Trump « ne réagit pas comme le président des États-Unis devrait le faire, mais [il] réagit comme Donald Trump, [l’]individu », énonce-t-il.

Cette confusion des genres est un « détournement très clair d’un réseau comme Twitter par un acteur de premier plan […] qui vient complètement chambouler les canaux de communication classiques », affirme M. Roche.

Des informations incomplètes?

Thierry Giasson explique aussi que les messages reçus par les électeurs sur les réseaux sociaux de la part d’organisations politiques sont de plus en plus ciblés. Le contenu peut aussi leur être acheminé plus directement, sans passer par le filtre des médias traditionnels et les remises en question de leurs adversaires politiques.

Bref, tous les individus ne reçoivent pas forcément la même information et une partie de la réalité peut être occultée plus facilement. « Le débat national sur la politique, c’est de moins en moins effectif. Ça, c’est troublant en fait », dit M. Giasson.

On peut se demander si on ne va pas se retrouver avec des micro-débats organisés au sein de micro-audiences qui ne se parlent pas.

Thierry Giasson, professeur au département de science politique de l'Université Laval

Plus de transparence du gouvernement?

Jean-François Gauthier considère cependant que les gouvernements sont en marche vers plus de transparence grâce à la technologie. La libération des données publiques, qui peuvent être utilisées par des citoyens pour développer des applications, en est un exemple.

L’année dernière, par exemple, le gouvernement du Québec ainsi que cinq grandes villes ont uni leurs efforts pour mettre leurs données sur un portail commun.

Jean-François Gauthier soutient cependant que le Québec accuse un certain retard en la matière et que pratiquement toutes les données qui ne compromettent pas la sécurité nationale devraient être divulguées aux citoyens.

C’est encore très peu par rapport à ce qui devrait être fait, c’est-à-dire une norme qui oblige à rendre disponible l’ensemble des informations publiques. On est très, très, très loin de là actuellement.

Jean-François Gauthier, PDG de l'Institut de gouvernance numérique

Il sait toutefois que pour ce faire, des changements devront être apportés notamment aux lois qui touchent l’accès à l’information, une promesse du gouvernement de Philippe Couillard qui tarde à se concrétiser.

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