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Le débat sur la hausse du salaire minimum est loin de s'essoufler

Environ 350 000 travailleurs québécois gagnent mardi un peu plus d'argent que lundi. Le salaire minimum vient de passer à 12 $ l'heure, une augmentation de 75 ¢, soit la hausse la plus importante jamais réalisée au Québec. L'augmentation de 6,67 % suscite des réactions partagées chez les salariés comme chez les employeurs.

Pour les travailleurs d’un restaurant St-Hubert de Québec rencontrés par Radio-Canada, la hausse de leur taux horaire représente une bonne nouvelle.

« C’est une bonne affaire. Le coût de la vie augmente, donc il faut que ça suive », réagit Jason Drouin.

« Oui, oui, ça fait l'affaire. On prendrait 15, mais on va se contenter de 12 », ajoute sa collègue Nathalie Després.

Employeurs préoccupés

La hausse du salaire minimum est toutefois assez importante pour représenter une source de préoccupation chez certains employeurs.

C’est notamment le cas dans le secteur de l’alimentation, qui emploie 125 000 personnes au Québec. S’ils sont d’accord avec l’idée d’augmenter le salaire minimum, les restaurateurs insistent sur l’importance d’y aller progressivement.

« On fait déjà pas beaucoup d’argent. On fait beaucoup d’heures pour pas grand-chose », dit le propriétaire d’un café dans le Quartier DIX30, qui préfère ne pas s’identifier.

« Les frais de franchise augmentent, le loyer augmente, les coûts de toute sorte… On prend ce qu’il nous reste à la fin », souligne l’homme d’affaires, qui dit travailler lui-même environ 70 heures derrière le comptoir pour économiser sur les salaires.

Pour Réjean Grondin, propriétaire de 22 restaurants Subway dans la région de Québec, « c’est évident que ça fait mal ».

Lorsque le salaire minimum augmente, il ajuste d’autant le taux horaire de ses 300 employés, afin de garder l’écart entre les salaires.

Ces propos font écho à ceux de la Fédération canadienne de l’entreprise indépendante (FCEI), selon qui la hausse de salaire minimum va avoir des « conséquences » pour ses membres.

« Quand on parle de pression à la hausse sur les salaires, ce sont des coûts pour les employeurs, affirme Martine Hébert, porte-parole de la FCEI. Malheureusement, ils doivent reprendre cet argent-là quelque part, soit en augmentant le prix des produits, ou encore en coupant les heures travaillées, ou d’autres projets d’investissement pour l’entreprise. »

« Si on veut mieux aider les travailleurs à faible revenu et éviter les effets pervers de hausses trop marquées du salaire minimum sur ces derniers et sur l’économie, mieux vaut miser sur les aides fiscales », affirme Mme Hébert.

Pas la panacée

Le secrétaire général de la Fédération des travailleurs du Québec (FTQ), Serge Cadieux, soutient que la hausse de 0,75 $ l’heure ne révolutionnera pas le pouvoir d’achat des petits salariés. Comme plusieurs autres, il milite pour un salaire minimum à 15 $ de l’heure dès maintenant.

« Quelqu'un qui va gagner 15 $ l'heure va peut-être pouvoir aller au restaurant une fois de temps en temps. À 12 $ l'heure, il n’y va pas. Il va peut-être pouvoir prendre un taxi une fois de temps en temps », soutient le secrétaire général de la FTQ, Serge Cadieux.

Le copropriétaire du Groupe Martin, qui exploite plusieurs rôtisseries St-Hubert à Québec, affirme qu’augmenter le salaire minimum à 15 $ d’un seul coup ferait mal aux entreprises.

« Les marges sont très minces. Notre poste de coût le plus élevé maintenant, c'est le coût des salaires. Alors si vous arrivez et que vous augmentez d'un seul coup la masse salariale qui est autour de 30-32 %, de 30 %, vous voyez un peu l'impact que ça peut avoir. C'est très difficile pour nous comme restaurateurs », fait valoir Pierre Martin.

Plus de peur que de mal, selon l’IRIS

Pour l’Institut de recherche et d’informations socioéconomiques (IRIS), la hausse du salaire minimum est un outil pertinent pour améliorer l’ensemble de l’économie, surtout locale. Les avantages seraient de « 9 à 11 fois supérieurs aux inconvénients », clame le groupe de réflexion progressiste.

« On parle souvent de la perte d’emploi qui pourrait être provoqué par une hausse du salaire minimum, mais ce que l’on a constaté, c’est que l’augmentation de la masse salariale, pour les travailleurs à bas salaire qui demeurent en emploi, est beaucoup plus importante et ça a un impact positif sur l’ensemble des régions au Québec », affirme Pierre-Antoine Harvey, économiste et chercheur associé à l’IRIS.

« L’augmentation du salaire minimum, ça correspond aussi à une augmentation du revenu disponible pour les ménages, ajoute-t-il. Oui, c’est sûr que pour l’entreprise il y a des coûts supplémentaires, mais en bout de ligne, les ménages ont plus d’argent à dépenser. La roue économique tourne un peu plus vite. »

De plus, la hausse du salaire minimum touche surtout les femmes, note l’IRIS, ce qui contribue à aplanir les inégalités.

La « prévisibilité » réjouit les détaillants

Le Conseil canadien du commerce de détail (CCCD), pour sa part, aurait souhaité que la hausse du salaire minimum suive le taux d’inflation, mais s’estime satisfait de voir le gouvernement respecter le plan annoncé en janvier 2017.

À cette époque, Québec avait prévu que le salaire minimum atteindrait, en 2020, 50 % du salaire horaire moyen.

« Ça répond en partie à une demande traditionnelle des détaillants, soit la prévisibilité, dit Jean-Luc Benoit, directeur des relations gouvernementales pour le Québec au sein du CCCD. Dans le commerce de détail, les budgets d’opération sont souvent prévus longtemps d’avance. Quand il y a une hausse du salaire qui n’est pas prévue, ça a un impact sur les opérations. »

En Ontario, le salaire minimum est déjà de 14 $ l’heure depuis janvier. Selon le plan du gouvernement libéral, il atteindra 15 $ de l’heure en janvier 2019, pour ensuite suivre l’inflation.

Avec les informations de Nicolas Vigneault, Maxime Bertrand et Vincent Champagne

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