Sur un CV, à quel point l'expérience d'un candidat influence-t-elle la perception de l'employeur? Certainement pas autant qu'un fauteuil roulant, d'après les résultats d'une étude de l'Université Laval. À compétences égales, une personne en fauteuil roulant a 54 % moins de chances d'être convoquée en entrevue qu'une autre sans handicap.

Un texte d’Alexandre Duval

Au cours de la dernière année, l’équipe du professeur Charles Bellemare, au département d’économique de l’Université Laval, a envoyé pas moins de 1476 curriculum vitae (CV) fictifs pour de réels emplois, à Montréal et à Québec.

De façon réaliste, les emplois visés pouvaient être occupés par une personne en fauteuil roulant : secrétaire, réceptionniste, programmeur et commis comptable.

Une seule chose pouvait distinguer les CV : pour environ la moitié d’entre eux, la lettre de présentation mentionnait que le candidat se déplaçait en fauteuil roulant.

Les compétences, les expériences et les formations étaient identiques. Mais le taux de convocation des candidats, lui, ne l’était pas du tout.

D’après Charles Bellemare, il s’agit du taux de discrimination le plus important jamais observé avec une méthodologie semblable. « C'est certainement plus fort que la discrimination basée sur l'origine ethnique qui, elle-même, était déjà très forte. »

« Il faut se vendre plus »

Aujourd’hui technicienne au ministère de l’Éducation, Geneviève Imbeault est loin d’être étonnée par ces résultats. Atteinte du syndrome d’Ehlers-Danlos, une maladie qui affecte sa mobilité et sa vue, elle n’a jamais réussi à décrocher un poste dans le secteur privé malgré plus d’une vingtaine de tentatives.

« Les entrevues que j'ai passées, je n'avais pas le fauteuil encore. J'étais avec des béquilles aux avant-bras et je voyais comme un petit mouvement de recul, une petite réticence », raconte-t-elle.

Obtenir une entrevue est un défi, mais décrocher un emploi l’est d’autant plus, selon Geneviève Imbeault. « Je trouve qu'il faut se vendre plus que quelqu'un qui n'a pas de handicap. »

Vérification faite auprès de la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse, une centaine de dossiers sont ouverts chaque année pour des personnes handicapées qui se plaignent de discrimination dans le processus d’embauche.

Le handicap demeure le facteur de discrimination qui génère le plus de plaintes à la Commission.

Des programmes vraiment efficaces?

Il existe bel et bien des programmes au Québec pour réduire les obstacles à l’emploi pour les personnes handicapées. Or, l'un d'entre eux n'est peut-être pas si efficace qu'on le croit.

Le Contrat d’intégration au travail (CIT) permet à des employeurs de couvrir certains frais pour accueillir ou maintenir une personne handicapée au travail. Près de 4600 personnes en ont bénéficié au Québec en 2016-2017.

Toutefois, le professeur Bellemare a intégré cette variable dans son étude. Résultat? Même en spécifiant qu’ils possédaient un CIT, les candidats en fauteuil roulant n’étaient pas vraiment plus convoqués en entrevue.

La racine du problème serait donc les préjugés à l'égard des personnes handicapées, carrément, affirme Charles Bellemare.

Toujours les préjugés

La dirigeante de l’organisme La Croisée, qui aide les personnes avec des limitations physiques à intégrer le marché du travail, est du même avis. « On s’éloigne de ce qu’on ne connaît pas; les êtres humains sont faits comme ça », dit Isabelle Senneville.

Pourtant, rappelle-t-elle, de nombreuses personnes en fauteuil roulant sont qualifiées et ont choisi une formation qui correspond à leurs capacités.

Geneviève Imbeault croit pour sa part que les employeurs gagneraient à miser sur les travailleurs à mobilité réduite. « Vu que c'est plus difficile de trouver un emploi, après, on veut le garder […] Les personnes handicapées, souvent, on va être des personnes stables en emploi. »

« N’ayez pas peur, on ne mord pas! », lance Geneviève Imbeault dans un grand éclat de rire.

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