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Le nom d'une femme pour un pavillon à l’Université Laval?

Aucun bâtiment d'envergure ne porte le nom d'une femme à l'Université Laval. Un petit groupe composé essentiellement de professeurs entend changer la donne. Ils veulent faire rebaptiser le pavillon des sciences de l'éducation au nom de Jeanne Lapointe, une intellectuelle avant-gardiste qui a sombré dans l'oubli.

Un texte d’Alexandre Duval

« Jeanne Lapointe a été oubliée, affirme Louise Desautels, une retraitée de l’Université Laval qui fait partie du groupe de demandeurs. On a perdu sa trace, son nom, son influence. »

Morte en 2006, Jeanne Lapointe a pourtant été l’une des premières professeures de l’Université Laval. Embauchée à la Faculté des lettres en 1940, elle s’est régulièrement prononcée dans l’espace public en tant qu’experte.

Le pavillon des sciences de l’éducation, où sont notamment situés les bureaux de Sophie D’Amours - la première femme rectrice de l’Université - serait tout désigné pour honorer la mémoire de Jeanne Lapointe, selon Mme Desautels.

« C'est aussi l’un des rares pavillons qui n'est pas encore associé au nom d'une personnalité », ajoute-t-elle. Ce choix permettrait donc d’éviter de substituer la mémoire de Jeanne Lapointe à celle d’un autre pionnier.

Femmes oubliées

« Les femmes sont sous-représentées dans la toponymie du campus, indique Louise Desautels. Le campus date des années 60… donc les noms sont à l'image des années 60! » Les chiffres lui donnent raison.

Sur les 42 bâtiments que compte l’Université Laval, seulement 2 portent le nom d’une femme : le pavillon Agathe-Lacerte, qui abrite des résidences, et la petite maison Marie-Sirois, qui accueille les locaux d’une association étudiante.

Autrement dit, tous les pavillons importants où se déroulent des activités d’enseignement et de recherche ont été baptisés avec des noms d’hommes : Charles De Koninck, Félix-Antoine Savard, Joseph-Alexandre DeSève, etc.

Le nom de Jeanne Lapointe a assurément sa place aux côtés de ceux-ci, assure Mme Desautels. Outre son parcours académique hors du commun pour une femme de son époque, Jeanne Lapointe était à l’avant-garde sur le plan idéologique.

« Elle a brassé la cage dans les premières années [de la Révolution tranquille] avec des écrits, surtout. Ensuite, elle a aidé à bâtir le système d'éducation au Québec », indique Mme Desautels.

Commissaire très prisée

Dès le début des années 1960, Jeanne Lapointe siège à la Commission Parent, dont les recommandations permettront d’établir les bases du système d’éducation québécois tel qu’on le connaît aujourd’hui.

Seule femme laïque parmi les commissaires, Jeanne Lapointe propose déjà à l’époque de déconfessionnaliser le système scolaire québécois. Elle est aussi considérée comme la principale rédactrice du rapport.

« Elle a beaucoup pesé pour que les femmes soient représentées dans les manuels scolaires autrement que par "maman fait un gâteau" », souligne Mme Desautels.

Ses réflexions féministes lui servent ensuite lorsqu’elle siège à la Commission Bird, qui traite du statut de la femme au Canada.

Lors d’apparitions télévisuelles, elle avance notamment que les femmes doivent prendre leur place sur le marché du travail et que les hommes doivent assumer plus de responsabilités dans la vie familiale.

« Mademoiselle »

Son avant-gardisme la suivait jusque dans sa vie personnelle : Jeanne Lapointe, que l’on appelait « mademoiselle », était célibataire et sans enfant.

Ce statut lui a d’ailleurs attiré des critiques, certains la jugeant inapte à traiter des problèmes féminins à la Commission Bird.

Interpellée par la journaliste Renée Larochelle en 1968 au sujet de ces critiques, Jeanne Lapointe rétorque avec aplomb : « Ce n’est pas moi qui ai choisi les commissaires, ni qui me suis choisie moi-même. »

Le fruit est-il mûr?

La haute direction de l’Université Laval accueille favorablement la proposition de donner le nom de Jeanne Lapointe au pavillon des sciences de l'éducation.

Toutefois, il faudra d’abord qu’un dossier de révision toponymique des infrastructures soit ouvert et qu’un comité de toponymie analyse la demande. Ce comité fera ensuite une recommandation au comité exécutif de l’Université.

La porte-parole de l'institution, Andrée-Anne Stewart affirme que la rectrice Sophie D'Amours pourrait être séduite par l'idée. « En tant que femme, première rectrice de l'Université, c'est quelque chose qui la touche, qui lui tient à coeur. »

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