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Les équipes professionnelles paient elles-mêmes leurs nouveaux stades et arénas

BILLET - Cette semaine, le milliardaire Chris Hansen a proposé de financer privément la totalité des coûts de construction d'un nouvel amphithéâtre visant à accueillir des équipes de la NBA et de la LNH à Seattle. Ce n'est pas une bonne nouvelle pour les amateurs de hockey de Québec. Et pour les contribuables québécois, c'est aussi une occasion de poser quelques questions.

Un texte de Martin Leclerc

Si la tendance se maintient, le Centre Vidéotron risque de passer à l'histoire comme l'un des derniers stades ou amphithéâtres nord-américains dont les coûts de construction auront été totalement ou presque entièrement assumés par les contribuables.

  • À Los Angeles le futur domicile des Rams (NFL), le City of Champions Stadium, sera bâti au coût de 2,66 milliards et entièrement financé par des fonds privés;
  • À Las Vegas, le T-Mobile Arena, qui accueillera l'an prochain une équipe d'expansion de la LNH, a été complètement financé par des fonds privés (375 millions);
  • À Orlando, le nouvel Orlando City Stadium de l'équipe de soccer Orlando SC est financé par des fonds privés (155 millions) ainsi qu'avec l'aide d'un groupe d'immigrants-investisseurs;
  • Au sud de Los Angeles, les 250 millions nécessaires à la construction du futur Banc of California Stadium (destiné à l'équipe de soccer Los Angeles FC) ont été avancés par l'entreprise privée;
  • À Washington, les autorités du District ont accepté de débourser 150 millions et de procéder à des expropriations, pour se porter acquéreurs d'un vaste terrain contaminé, et d'en assurer la décontamination. L'équipe de soccer D.C. United assumera pour sa part les coûts de construction du D.C. United Stadium (195 millions);
  • À Atlanta, le nouveau Mercedes-Benz Stadium, qui deviendra le domicile des Falcons de la NFL, est en train d'être construit au coût de 1,4 milliard, dont le tiers sera assumé par des fonds publics;
  • Et à San Francisco, le Chase Center deviendra en 2017 le nouveau domicile des Warriors de Golden State, de la NBA. Cet édifice de 1 milliard a été financé... eh oui, par des fonds privés.

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L'une après l'autre, il semble que la très grande majorité des administrations publiques nord-américaines aient fini par réaliser qu'elles étaient toujours les dindons de la farce quand elles décidaient de piger dans les coffres publics pour remettre, clés en main, de somptueux stades et amphithéâtres à des entreprises milliardaires.

Au cours des dernières années, la municipalité de Glendale (dans un dossier que les amateurs de hockey de Québec connaissent trop bien) est presque tombée en faillite après avoir construit un amphithéâtre pour les Coyotes de l'Arizona (LNH) ainsi que le Camel Ranch (un stade et complexe d'entraînement) pour les Dodgers de Los Angeles et les White Sox de Chicago de la MLB.

Pour garder leur équipe de hockey et éviter de se retrouver avec un éléphant blanc, les élus de Glendale ont notamment dû fermer des bibliothèques et des piscines publiques, en plus de couper dans leur service de prévention des incendies(!).

En 2011 à Miami, les électeurs ont réclamé et obtenu la tenue d'un référendum dans le but de congédier le maire Carlos Alvarez, après que les Marlins (MLB) eurent obtenu près d'un demi-milliard de fonds publics pour construire leur nouveau Marlins Stadium.

Avant le référendum de Miami, une fuite de documents financiers avait révélé que les Marlins étaient loin d'accumuler des déficits, comme ils le prétendaient lorsqu'ils réclamaient un nouveau stade, et qu'ils réalisaient plutôt des profits annuels de quelque 40 millions.

Le maire a été viré par les citoyens. Mais les dégâts sont faits : à terme, les emprunts réalisés pour construire ce stade auront coûté quelque 2,4 milliards à la communauté.

À Seattle, l'administration municipale a aussi évolué au fil des ans. Après avoir déboursé près de 700 millions pour soutenir la construction d'un stade de la NFL et d'un stade de la MLB au début des années 2000, les conseillers municipaux refusaient depuis trois ans d'emprunter ou de puiser dans leur budget pour investir quelque 200 millions dans la construction d'un nouvel aréna.

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En fin de compte, Chris Hansen a choisi de faire comme les autres et de financer entièrement son aréna. Gestionnaire d'un important fonds de placement américain, Hansen s'est résigné à puiser dans ses poches parce que le sport professionnel est extrêmement payant et que l'aide des contribuables n'était absolument pas nécessaire à la réussite de son projet.

Pour s'assurer de maximiser ses profits, Hansen a acquis 13 acres de terrain autour du site de son futur amphithéâtre. Et il y construira un tout nouveau quartier (boutiques, restaurants, boîtes de nuit, hôtels, immeubles de bureaux, condos, parcs et places publiques) qui fera probablement de lui le plus important propriétaire foncier de Seattle.

C'est une recette qui fonctionne rondement et qu'appliquent à peu près tous les magnats qui financent les stades et amphithéâtres mentionnés plus haut.

À ce jour, les Giants de San Francisco, de la MLB, constituent le plus bel exemple de réussite financière malgré le fait qu'ils aient renoncé à toute aide publique pour construire un nouveau stade, maintenant appelé l'AT&T Park, à la fin des années 1990. Par la suite, les Giants ont littéralement rebâti et redynamisé le quartier autour de leur domicile. Et ils ont pour ainsi dire créé un nouveau modèle de développement pour le sport professionnel nord-américain.

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Maintenant qu'il ne semble plus y avoir de barrière empêchant la construction d'un nouvel aréna à Seattle, il y a fort à parier que la NBA retournera s'installer dans cette ville. La nouvelle convention est sur le point d'être signée et l'on s'attend à ce qu'une expansion soit annoncée par la suite.

Par ailleurs, si l'on se fie au vif intérêt montré par Gary Bettman et par la LNH envers l'ouest des États-Unis et le marché de Seattle au cours des dernières années, on peut aussi prédire que cette ville ne sera pas ignorée par les gouverneurs quand une 32e concession sera rendue disponible.

D'autant plus que le contrat liant la LNH au diffuseur NBC viendra à échéance dans seulement quatre ans. La négociation des prochains droits de diffusion nationaux pour les États-Unis sera en quelque sorte l'un des derniers grands mandats de Gary Bettman à titre de commissaire. Et pour faire pleuvoir les dollars, la LNH doit impérativement mieux couvrir le territoire de l'Ouest américain.

Les temps changent. Et pour le mieux. Plus personne ne croit qu'une équipe de sport professionnel est incapable de fonctionner si les contribuables ne daignent pas lui construire un stade ou un aréna.

D'ailleurs, les organisations sportives prouvent toute leur vitalité en finançant elles-mêmes toutes ces nouvelles installations.

Pendant ce temps, on ne sait toujours pas si (ou quand) Québec, Québecor et leur amphithéâtre de quelque 400 millions financé à même les fonds publics accueilleront une équipe de hockey de la LNH.

Et en attendant, en plus d'essuyer cette facture, les contribuables de la capitale doivent assumer les déficits d'opération annuels de l'amphithéâtre.

C'est exactement la notion de « privatisation des profits et de socialisation des dépenses » que fuient désormais, comme la peste, la plupart des administrations publiques du continent.

À toute épreuve, le blogue de Martin Leclerc.

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