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Non, ce tunnel d'Hydro-Québec ne nous dit rien sur le coût d'un 3e lien à Québec

CHRONIQUE - Peut-on comparer les coûts de construction d'un tunnel d'Hydro-Québec à ceux d'un possible troisième lien entre Québec et la rive sud? C'est ce qu'avance un article devenu viral. Or, comme le mentionne un expert, cette comparaison ne tient pas du tout la route.

En cette période électorale municipale, la fameuse proposition de construire un 3e lien occupe beaucoup d'espace médiatique. Or, Radio-Canada nous apprenait dans un reportage lundi qu'il y avait déjà un tunnel sous le fleuve Saint-Laurent dans la région de la Capitale-Nationale.

Inauguré en 1992, le tunnel Grondines-Lotbinière est « presque tombé dans l'oubli », selon mon collègue Maxime Corneau. Son emplacement exact est secret pour des raisons de sécurité. Environ 1 million de dollars d'électricité passeraient par ce tunnel chaque jour.

Ah oui, petit détail : ce tunnel accueille des câbles électriques, et non des voitures.

Peu importe, ce reportage a engendré toutes sortes de spéculations sur les réseaux sociaux. Un article de septembre 2016 a même été remis au goût du jour selon ces nouvelles informations. Partagé près de 13 000 fois sur Facebook, l'article avance qu'il y a là preuve que la construction du 3e lien pourrait être beaucoup moins dispendieuse que ne l'affirment les politiciens.

« Ce qu’il faut retenir, c’est qu’un tunnel, c’est faisable et ça ne coûte pas 5 milliards de dollars! La conception d’un tunnel a probablement beaucoup évolué au niveau des normes, de l’ingénierie, des types de matériaux utilisés, mais pas de là à coûter 5 milliards de dollars », affirme l'auteur. Celui-ci ajoute que le coût de la construction de ce tunnel, de 128 millions de dollars en 1992, équivaudrait à un peu moins de 200 millions de dollars aujourd'hui, en tenant compte de l'inflation.

« Même si on double, triple, quadruple ou quintuple ce calcul puisqu’on en augmente les dimensions et les spécificités, sans oublier les habituels dépassements de coûts et les extra, on arrive plus près d’un montant de 1 milliard de dollars », peut-on lire. L'auteur affirme que les politiciens exagèrent les coûts du 3e lien parce qu'ils « n'en veulent pas », et invite la population de Québec à voter pour le parti Québec 21.

L'article contient plusieurs fausses affirmations et met de l'avant des spéculations étonnantes. Passons-les une à une.

Les coûts

L'étude de faisabilité du 3e lien, publié par le ministère des Transports en septembre 2016, prévoit des coûts de construction de 4 milliards de dollars, et non 5 milliards de dollars, comme l'affirme l'article. À cela s'ajoutent 2,3 milliards de dollars pour l'entretien sur 100 ans.

L'auteur de l'article que nous examinons affirme que le tunnel d'Hydro-Québec a coûté 128 millions de dollars, ce qui est bizarre, puisque la société d'État n'a pas dévoilé le coût précis de la construction. On a simplement confirmé à Maxime Corneau que la construction avait coûté « 130 millions de dollars de plus que le budget prévu pour l'installation de pylônes ». Juste en dépassement de coûts, on arrive à plus de 128 millions de dollars.

La figure de 128 millions de dollars semble provenir de ce document d'Hydro-Québec, mais ce n'est que la prévision des coûts, et non la somme finale.

Des tunnels différents

Le tunnel d'Hydro-Québec fait 4,1 kilomètres de long et 4,2 mètres de large. Il a l'air de ça.

En revanche, le 3e lien proposé ferait 7,8 kilomètres de long et 11,5 mètres de large... et il y aurait deux tunnels : un pour l'aller, et l'autre pour le retour. Chaque tunnel aurait trois voies de circulation et il faudrait relier les deux tunnels par des accès d'urgence. Voici le plan proposé.

À noter aussi que le 3e lien devrait pouvoir accueillir quotidiennement des milliers de véhicules. Dans le tunnel d'Hydro-Québec, un seul véhicule a la permission de circuler. Le voici.

Vous comprendrez qu'entre ça et des véhicules de toutes sortes qu'on voit sur une autoroute, il y a une petite différence.

Il semble donc assez loufoque de comparer le minuscule tunnel d'Hydro-Québec à un éventuel 3e lien. Pour en avoir le coeur net, j'ai fait appel à quelqu'un qui s'y connaît bien en la matière.

« On ne peut pas comparer ces deux choses-là »

Lotfi Guizani est ingénieur spécialisé en structures et professeur à l'École de technologie supérieure (ÉTS). Il a bien du mal à voir comment on pourrait tirer des conclusions sur le coût du 3e lien en regardant le tunnel d'Hydro-Québec.

« Les gens essaient vraiment d'extrapoler toutes sortes de choses. On voit que c'est politique, c'est un peu de la propagande, juge-t-il. En tant qu'ingénieur, je vous dis que [ces deux projets], ce sont des mondes totalement différents. »

Selon M. Lufti, le simple fait qu'un tunnel du 3e lien devrait être plus haut et au moins quatre fois plus large que le tunnel d'Hydro-Québec pourrait faire en sorte qu'on aurait besoin de 10 fois plus de matériaux pour le construire. Et ce n'est pas tout. Il énumère une litanie de différences majeures entre les deux projets.

- Les exigences sont beaucoup plus strictes pour un tunnel automobile que pour un tunnel qui accueille des câbles électriques.

- Il doit y avoir un système de ventilation, non seulement pour aérer un tunnel rempli de voitures en marche, mais aussi pour évacuer des substances toxiques en cas de déversement.

- Aux coûts de construction du tunnel doivent s'ajouter ceux de toute une série d'infrastructures pour le raccorder au système routier actuel.

- Les contraintes environnementales sont beaucoup plus sévères aujourd'hui que dans les années 1990.

Et le calcul de l'inflation dans l'article? Il y a un problème, souligne le professeur : le calcul se base sur l'indice des prix à la consommation (IPC), mais l'inflation varie selon les secteurs. Dans la construction, par exemple, l'inflation peut être plus élevée que l'IPC, soutient-il.

« Je ne peux pas confirmer le prix final d'un tunnel du 3e lien, mais l'ampleur du projet fait en sorte que les difficultés peuvent augmenter de façon exponentielle », tranche-t-il.

Conclusion : on compare des pommes avec des bouteilles de champagne. Le prix d'un ne nous apprend rien sur le prix de l'autre.

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