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Punir des enfants qui perdent : un problème de valeurs et de culture

BILLET – La scène se déroule au milieu des années 1970 dans le vestiaire des Festivals de Hull de la LHJMQ. À cette époque - c'est la mode - les jeunes hommes portent à peu près tous des bottillons à talons surélevés qui s'attachent à la hauteur de la cheville avec une fermeture éclair.

Les Festivals viennent de perdre. Et leur entraîneur, le légendaire et coloré Jean-Paul « Lally » Lalonde, n’est vraiment pas content.

- Vous avez joué comme des bobottes aujourd’hui. Alors demain, on va pratiquer en bobottes, annonce-t-il, avant de quitter le vestiaire.

Le lendemain, alors qu’ils sont en train de lacer leurs patins avant leur séance d’entraînement, les joueurs apprennent avec stupéfaction que « Lally » Lalonde était sérieux! Et c’est ainsi que, dans l’un des plus spectaculaires entraînements punitifs de tous les temps, les joueurs d’une équipe junior majeure se sont présentés sur la patinoire vêtus de leur équipement complet, mais chaussés de bottillons disco…

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Le folklore du hockey junior québécois est rempli d’histoires d’entraînements punitifs et de châtiments rocambolesques infligés à des équipes après une défaite.

Après un gênant revers, certains se souviendront d’avoir effectué le trajet Chicoutimi-Montréal vêtus de leur équipement de hockey, alors que le chauffage de l’autobus était maintenu au maximum. D’autres ont vu leur entraîneur jeter leur repas d’après-match sur le bord de l’autoroute « parce qu’ils n’avaient pas suffisamment travaillé pour avoir faim ». Et j’en passe.

La société a heureusement évolué et de telles aberrations ne surviennent plus de nos jours.

Par contre, il n’est pas rare que des clubs juniors ou professionnels soient soumis à des entraînements extrêmement rigoureux après avoir disputé de mauvais matchs ou traversé de mauvaises séquences.

Cependant, les entraîneurs utilisent ces méthodes avec parcimonie parce qu’elles deviennent très rapidement contre-productives, même si elles s’adressent à des hockeyeurs de très haut niveau qui ont atteint une étape de leur développement où - à tort ou à raison - les notions de performance et de résultat prédominent sur toutes les autres.

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Au hockey mineur, associer la défaite à une punition est une véritable hérésie.

Un entraîneur de hockey mineur qui punit ses joueurs parce qu’ils ont perdu un match ou parce qu’ils ont moins bien joué qu’à l’habitude commet une faute grave. En fait, un entraîneur qui agit de la sorte montre clairement qu’il ne comprend pas son rôle ni la place qu’il occupe dans la pyramide du hockey québécois.

Ces dernières semaines, le quotidien La Presse a révélé quelques histoires (l’une survenue dans la région du Lac-Saint-Louis, l’autre à Laval) où un entraîneur a été suspendu, et un autre contraint de remettre sa démission, après avoir franchi cette ligne.

L’entraîneur du Lac-Saint-Louis, qui dirigeait une équipe pee-wee (11-12 ans), avait commandé à ses joueurs entre 150 et 300 push-ups après un revers au mois d’octobre. Celui de Laval dirigeait des enfants de catégorie atome (9-10 ans), qu’il a fait courir autour de l’aréna, vêtus de leur équipement de hockey, après un revers survenu plus récemment.

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Ces deux bénévoles, qui étaient sans doute animés de bonnes intentions (tout en étant fort mal outillés), ont chèrement payé leur utilisation de la méthode punitive. Ils ont été évincés de leur poste manu militari et leurs noms ont circulé dans les médias, un peu comme s’ils étaient des criminels.

Or, quand on connaît le fonctionnement du hockey mineur, on comprend assez facilement que ces deux entraîneurs n’étaient pas débarqués d’une autre planète. Ils étaient le produit de l’environnement dans lequel ils évoluaient.

- Quand les entraîneurs participent à des stages de formation, leur explique-t-on assez clairement que les résultats des matchs sont très peu importants en comparaison avec la progression technique de leurs joueurs et la compréhension du jeu qu’ils doivent acquérir?

- Quand les dirigeants des associations de hockey mineur choisissent leurs entraîneurs, misent-ils d’abord sur ceux qui ont la réputation de faire gagner leur équipe (peu importe la manière) et de rapporter des bannières, ou sur ceux qui ont la réputation de développer des habiletés de leurs joueurs?

- Après s’être fait confier une équipe, combien de fois l’entraîneur bénévole est-il supervisé par un maître-entraîneur au cours de la saison? Combien de fois a-t-il l’occasion d’échanger avec une personne-ressource capable de le soutenir, de le rendre plus compétent, et de renforcer les valeurs qui doivent guider ses interventions auprès des enfants?

- Quand l’entraîneur quitte l’aréna après une défaite de son équipe, des parents le regardent-ils de travers parce qu’il n’a pas pris, à leur avis, tous les moyens possibles pour remporter le match?

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Quand on gratte un peu, on imagine facilement des centaines d’entraîneurs lâchés dans la nature, peu outillés, et en quelque sorte soumis à cette invraisemblable pression ambiante de faire gagner leur équipe. Quand l'équipe gagne, tout le monde est content. Quand l'équipe perd, c'est forcément parce que l'entraîneur est incompétent.

La majorité des entraîneurs sont connaissants, extraordinaires et parfaitement conscients de leur rôle et de leurs responsabilités. D’autres sont pleins de bonne volonté, mais laissés à eux-mêmes. Sans ligne directrice claire, ils finissent par prendre des initiatives douteuses ou par imiter ce qu’ils voient à la télé.

Il est ahurissant, en 2016, qu'on doive encore se pencher sur questions aussi basiques. Mais si les valeurs véhiculées au sein du hockey mineur n’étaient pas aussi ambiguës, ces tristes histoires du Lac-Saint-Louis et de Laval ne seraient probablement jamais survenues.

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