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Quand les milices s'arment sous les yeux des autorités

Radio-Canada a appris qu'un membre présumé de la milice du III %, un groupe armé associé à l'extrême droite, a pu obtenir son permis d'arme restreinte, et ce, même s'il affichait des signes d'appartenance à la milice devant un formateur de la Fédération québécoise de tir.

Un texte de Maxime Corneau

Sur des images mises en ligne sur Facebook, en mars dernier, un tireur s’exerce au tir à l’arme de poing sous la supervision d’un formateur certifié. Les images tournées au Club de tir les Castors de Québec ont depuis été retirées.

On peut y voir l’homme vêtu d'un chandail noir identifié par une tête de mort, un symbole utilisé couramment par les milices du III% (milice du trois pour cent). En plus du logo, il est inscrit ISIS Hunting Club, traduit librement par « Club de chasseurs de l’État islamique ».

Selon les vidéos obtenues par Radio-Canada, le tireur est accompagné par deux autres personnes. Les trois comparses qui portent tous des pantalons de camouflage effectuent simultanément le test de tir pratique exigé par la « Loi 9 ».

Ce test exécuté devant un formateur confirme que le tireur peut manipuler de façon sécuritaire une arme à feu restreinte. La certification permet de devenir membre d’un club de tir, ce qui est une condition pour l’achat de ce type d'arme, y compris notamment les armes de poing.

Vérification de la SQ

La présence de symboles associés aux milices dans un club de tir étonne Éric Benoît, le contrôleur des armes à feu de la Sûreté du Québec.

Éric Benoît rappelle que les lois entourant la pratique du tir stipulent que les gestionnaires d'un club doivent dénoncer toute personne qui pourrait représenter un danger.

Le contrôleur reconnaît toutefois qu'il peut être difficile pour les instructeurs et les gestionnaires d’identifier les signes et symboles haineux ou d'appartenance à des groupes radicaux.

À l'heure actuelle, les enjeux de radicalisation ne font pas partie des thèmes abordés avec les responsables des clubs ou les instructeurs, admet le contrôleur. « Il n’y a pas de formation obligatoire en termes de radicalisation », dit-il.

M. Benoît souligne aussi qu'arborer des symboles radicaux n'est pas un facteur de dénonciation au sens de la loi. « Le fait d’appartenir à une milice n’est pas suffisant pour révoquer un permis », résume-t-il. Toute dénonciation mène toutefois à une vérification approfondie.

Des symboles maintenant bannis

Les responsables du Club de tir les Castors ignoraient les informations révélées par Radio-Canada. Le vice-président du club, Michel Poitras, a toutefois confirmé qu’un nouveau code vestimentaire interdit désormais le port d'un logo à caractère haineux ou identitaire.

Le même document proscrit le port d'un vêtement de camouflage ou tactique. Ce code de conduite a été adopté le 18 janvier 2018 par le conseil d'administration du club.

À la Fédération québécoise de tir, responsable des examens de la « Loi 9 », on a refusé catégoriquement la demande d’entrevue de Radio-Canada. Le directeur général de la Fédération, Gilles Bédard, a affirmé avoir été mal cité par des journalistes dans le passé et conséquemment, il décline toutes les demandes d’entrevues.

Des lois « désuètes »

Pour le groupe Polysesouvient qui milite pour un contrôle accru des armes à feu, la présence de symboles associés à l’extrême droite lors d’un test officiel démontre que les lois qui encadrent les armes auraient besoin d’une mise à jour.

« La loi sur les armes à feu n’est pas adaptée au phénomène de radicalisation, ça, c’est clair. Comment l’adapter? Ça, ce n’est pas clair. C’est ça qui nécessite une réflexion commune et éclairée », estime Nathalie Provost, porte-parole du mouvement.

Mme Provost rappelle que les groupes identitaires et d'extrême droite ne devraient pas être les seuls à être considérés lors de cette réflexion. Les groupes d’extrême gauche et la radicalisation religieuse devraient aussi être encadrés.

Inquiétude chez les musulmans

Devant les images obtenues par Radio-Canada, Haroun Bouazzi, le coprésident de l'Association des musulmans et des Arabes pour la laïcité au Québec, déplore l’« inaction de Québec » qui permet aux milices et groupes d’extrême droite de s’armer librement, selon lui.

« Ça nous inquiète spécialement. Ce n’est pas comme si ça ne pouvait pas arriver, des morts et des victimes. On s’attendrait à des réactions et des actions concrètes du ministère de la Sécurité publique, or, on ne les voit pas », déplore-t-il.

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