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Santé mentale : les policiers de Québec de plus en plus sollicités

Les problèmes de santé mentale accaparent une part de plus en plus importante du travail des policiers. En 2016, le Service de police de la Ville de Québec (SPVQ) a répertorié plus de 4000 appels en la matière, une augmentation de 30 % par rapport à l'année précédente.

Un texte de Carl Marchand

Depuis le 1er janvier dernier, Julie Marcotte coordonne les efforts du SPVQ pour les interventions en santé mentale. Entre la lecture de rapports d’intervention, l’étude de recommandations du coroner ainsi que les appels aux organismes et aux professionnels de la santé, la sergente prend la route une journée par semaine pour épauler les agents sur le terrain.

Notre équipe l’a accompagnée un mercredi soir, la période la plus occupée de la semaine. Difficile de déterminer avec justesse les raisons de cette pointe d’appels.

« Je l’explique souvent par le fait que le mercredi est la dernière journée avant la paye. Soit que les gens ont consommé ou qu’ils n’ont plus d’argent. Au travail, ils vont bien, il y a du monde. Ils reviennent à la maison et c’est là que la détresse va commencer à embarquer », avance Mme Marcotte.

16 h : le départ

À peine sommes-nous montés à bord du véhicule de patrouille que le premier appel se fait entendre. Une jeune femme a fait une tentative de suicide, sa troisième en trois jours. La veille, des policiers ont dû fracasser la porte de l’appartement où elle se trouvait pour lui porter secours. Soignée à l’urgence, elle a rapidement obtenu son congé.

« Les crises suicidaires, ce sont la majorité de nos appels en santé mentale présentement. De ce que je lis tous les matins, c’est 8 dossiers sur 10. C’est de la crise suicidaire, c’est de l’appel à l’aide », indique Mme Marcotte.

À l’arrivée des secours, la jeune femme est inerte. Pendant que les ambulanciers l'emmènent sur une civière, l’un de ses proches regarde la scène, tentant de calmer son chien passablement agité.

« Quelqu’un de ma famille est passé par le même chemin, souffle l’imposant gaillard. C’est épuisant. Voir quelqu’un amorphe dans ton lit avec un pot de pilules par terre, ce n’est pas ce que tu veux trouver en arrivant chez vous. »

Cette fois, les démarches pour obtenir une ordonnance de traitement en vertu de la loi P-38 sont enclenchées. La loi vise à protéger les personnes dont l'état mental présente un danger pour elles-mêmes ou pour autrui.

Éviter les portes tournantes

Deuxième appel : deuxième crise suicidaire. Une heure à peine après être sorti de l’Institut universitaire en santé mentale de Québec (anciennement connu sous le nom d’Institut Robert-Giffard), un patient ingère un cocktail dangereux et contacte les services d’urgence à partir d’une cabine téléphonique située de l’autre côté de la rue, à une centaine de mètres.

Il y a bien quelque chose de démoralisant de voir des patients retourner à l’hôpital en si peu de temps, admet Julie Marcotte, mais la situation s’améliore assure-t-elle.

« Ça vient parfois décourageant, mais on met des mécanismes en place pour moins envoyer de gens à l’hôpital. Quand on a commencé notre projet pilote sur la santé mentale en 2014, on envoyait 80 % de nos clients à l’hôpital. Maintenant, c’est à peu près 20 %. Il y a donc maintenant une grosse marge de manœuvre pour éviter le problème des portes tournantes. »

18 h : application d'ordonnance

Les policiers de Québec doivent également répondre en moyenne à une ordonnance de traitement par jour.

Le cas classique : une personne qui doit se rendre à l’hôpital pour suivre des traitements en psychiatrie fait faux bond. Avant de se rendre à son domicile, il faut d’abord réaliser une évaluation du risque.

« Dans 99 % des cas, ça se passe super bien. Les gens savent, ils nous voient arriver, ils savent qu’on a une ordonnance et ils viennent avec nous », précise Julie Marcotte.

Vers 18 heures, quand des agents se rendent à la résidence spécialisée du Vieux-Québec où demeure l’individu, le principal intéressé manque à l’appel.

Les patrouilleurs affectés au dossier reviendront effectuer des vérifications d’ici la fin de leur quart. Chaque application d’ordonnance peut prendre de trois à quatre heures de travail policier. Si l’homme n’est toujours pas là, toute la procédure devra être reprise à zéro le lendemain.

19 h : multiplication des appels

Après une intervention pour une querelle entre colocataires alimentée par l’alcool, les appels s’enchaînent.

Un premier pour une patiente qui a quitté le service de psychiatrie de l’hôpital de l’Enfant-Jésus où elle était traitée de façon volontaire, un autre pour une femme désorientée, hurlante, assise seule en bordure d’une rue du quartier St-Roch, puis un troisième pour une personne âgée atteinte d’Alzheimer qui manque à l’appel.

C’est cependant un autre cas qui interpelle Julie Marcotte : une intervention dans le Vieux-Québec, dans un appartement souvent visité par les policiers, où loge un individu schizophrène souvent en proie à des psychoses et réputé pour ne pas collaborer avec les policiers.

Des voisins se plaignent d’un locataire qui lance du verre par la fenêtre. À l’intérieur d’un appartement en désordre, on retrouve trois hommes atteints de troubles mentaux qui ont consommé une bonne quantité de vin.

« T’as pas de sous? Il t’en reste un peu pour la fin du mois? T’en as assez pour manger? », demande le policier Jonathan Bernard à Charles*, l’un des trois individus, qu’il interpelle par son prénom.

En commençant par des questions simples, axées sur les besoins du quotidien, les agents arrivent à connecter.

« Quand on appelle quelqu’un par son prénom, la connexion se fait plus rapidement et la personne est plus encline à s’ouvrir sur ses problèmes de santé mentale et de consommation et tous les tracas qu’elle peut avoir dans une journée », résume l’agent Bernard.

La stratégie fonctionne : après quelques minutes, Julie Marcotte arrive à savoir quelles sont les équipes traitantes de Charles.

La situation se résout simplement : le jeune homme ramasse les tessons de verre éparpillés dans la cour intérieure. Julie Marcotte contactera ses intervenants pour les informer de l’épisode et faire ajuster la médication si nécessaire. Charles reçoit ses médicaments chaque jour par injection et avait sauté une journée.

« Des fois, émettre un constat d’infraction, détenir une personne et judiciariser son cas, ce n’est pas la meilleure stratégie. On essaie de l’enligner dans un encadrement vers un médecin », indique l’agent Kevin Durand.

Protéger, servir... et rassurer

Le travail policier ne se limite pas à intervenir pour régler des problèmes.

De retour dans la rue, Julie Marcotte croise l'un des voisins de l'homme turbulent accompagné de sa mère. Cette dernière s'inquiète de voir son fils résider à côté d'un schizophrène. La sergente tente de la rassurer en la sensibilisant à certaines réalités liées à la santé mentale.

« Ne vous en faites pas, il est passé à autre chose. S'il vient cogner chez vous, ne répondez pas », lui lance la policière.

« Est-ce qu'il peut être dangereux? », demande la dame.

« Comme vous qui décidez de boire un litre de vin et de péter une coche. Comme ça peut m'arriver aussi. Ce n'est pas parce qu'il est schizophrène qu'il a fait ça. C'est la nature humaine. »

20 h : plaintes en attente et scène difficile

Pendant ce temps, les appels continuent. En milieu de soirée, un total de 22 plaintes pour toutes causes confondues sont en attente.

Si toutes les crises se sont bien résolues jusqu’à maintenant, le prochain appel prend une tournure dramatique.

Toutes les tentatives de suicide ne peuvent être stoppées et les agents doivent aller constater le décès d’un homme. Les services d’urgence s’étaient rendus à plusieurs reprises et l’homme avait maintes fois fait part de ses intentions.

Un imposant périmètre de sécurité ceinture la scène et le service d’identité judiciaire récolte des informations : un coroner devra reconstituer les 24 dernières heures de l’individu. C'est une partie difficile du travail des policiers. Les agents affectés au dossier obtiendront une longue pause avant la fin de leur quart pour décompresser.

Le travail fait et ce qu’il reste à faire

En poste depuis janvier dernier, Julie Marcotte sait qu’elle a encore fort à faire, mais beaucoup de travail a été abattu.

Elle a notamment coordonné la formation de tous les 500 patrouilleurs du corps de police en matière de santé mentale. Ce sont des acquis que les agents n’avaient pas à l'issue de leurs études collégiales ou de l’école nationale de police, mais qui paraissent désormais essentiels.

« La majorité de nos appels, on a affaire avec des gens soit diagnostiqués pour des troubles de santé mentale ou qui devraient l’être. C’est malheureux, mais c’est notre train-train quotidien », illustre l’agent Kevin Durand, qui est rattaché au poste de La Cité-Limoilou depuis 2010.

« Si on a une personne qui a un trouble de personnalité limite, qui est paranoïaque ou schizophrène, on n’intervient pas de la même façon, ajoute son partenaire Jonathan Bernard. Ça nous permet de cerner les besoins de la personne et en même temps, on travaille de façon plus sécuritaire. On peut être plus à l’aise avec certaines clientèles. »

22 h : la soirée est encore jeune

La soirée de Julie Marcotte est loin d’être terminée. Nos routes se séparent vers 22 heures, alors qu’elle va superviser le transfert d’une femme agitée sous l’autorité de l’organisme PECH (Programme d’encadrement clinique et d’hébergement). La dame a menacé de se blesser avec un couteau. Elle est connue des services d’urgence et son dernier épisode du genre ne remonte qu’à quelques jours.

Au total, la journée mouvementée du mercredi se terminera avec 19 appels en santé mentale. Demain, tout sera à recommencer. Julie Marcotte épluchera tous les rapports d’intervention pour s’assurer des bons suivis.

D’autres problématiques en santé mentale prendront de l’ampleur, avertit la sergente : les appels de personnes âgées liés à la démence se font de plus en plus fréquents. Il y a les drogues aussi. La crise du fentanyl qui fait des ravages dans l’ouest du pays n’a pas encore frappé le Québec. La légalisation de la marijuana aura aussi un impact sur le travail policier.

Malgré tout, Julie Marcotte n’a pas l’impression que les problèmes de santé mentale submergeront les policiers.

« On envoie les gens dans des organismes communautaires, les hôpitaux, les CLSC. C’est le nerf de la guerre. Si ça, ça nous lâche, est-ce que la vague va nous dépasser? Peut-être. Mais présentement, on réussit à fournir avec les effectifs qu’on a. »

* Nom fictif pour préserver l’anonymat

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