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Tuerie à la mosquée : survivants et proches des victimes réclament justice

La vie des survivants et des proches des victimes tombées sous les balles d'Alexandre Bissonnette a basculé le 29 janvier 2017. Même si l'attaque contre la mosquée de Québec éveille en eux de douloureux souvenirs, certains ont tenu à raconter à la cour comment ils ont vécu les événements des 15 derniers mois.

Un texte de Yannick Bergeron et Louis Gagné

Qu'il soit dans une bibliothèque, un café ou un supermarché, Saïd Akjour a peur et surveille constamment les portes de sortie.

L'homme d'origine marocaine se trouvait au Centre culturel islamique de Québec le soir de l’attaque qui a fait six morts et de nombreux blessés. Il a reçu une balle tirée par Alexandre Bissonnette à l'épaule gauche.

« Il faisait son crime avec son sang-froid, comme s’il jouait à un jeu vidéo », s’est rappelé l'homme de 45 ans, mardi, au cinquième jour des audiences visant à déterminer la peine du tueur.

Saïd Akjour a utilisé le mot martyr pour désigner les fidèles qui sont morts. Quand il a parlé de Bissonnette, il s’est contenté de parler de l'assaillant.

Le survivant a décrit la scène et l'état de panique qui a suivi.

« Vous avez dit que le crime a duré deux minutes, pour moi, ç’a duré deux heures », a-t-il lancé au procureur de la poursuite qui l'interrogeait.

Un geste « impardonnable »

Durant son témoignage, le survivant de la tuerie a réussi à soutirer des rires à des membres de sa communauté présents dans la salle.

Alors qu'il décrivait l'horreur du moment, il a mentionné avoir été dérangé en voyant l’assaillant entrer dans la mosquée sans enlever ses chaussures.

Quand le juge lui a demandé s'il avait des commentaires à faire sur la peine qu'il aura à imposer, Saïd Akjour a répondu : « Je compte sur vous pour infliger la peine raisonnable qui va décourager toutes les personnes à agir de telle manière. »

Le tribunal entend depuis lundi les témoignages des victimes et de leurs proches en vue de déterminer la peine d’Alexandre Bissonnette.

Une veuve qui n'a pas l'intention de pardonner

Saïd Akjour était le premier témoin à prendre la parole mardi. Son témoignage a été suivi par celui de Louiza Mohamed Saïd, qui a perdu son compagnon des 18 dernières années lors de la fusillade de la mosquée.

Son conjoint et père de ses trois enfants, Abdelkrim Hassane, est l'une des six personnes tuées par Alexandre Bissonnette.

Lorsque ce dernier a exprimé des regrets et demandé pardon après avoir plaidé coupable, il n'a pas trouvé écho dans le coeur de la veuve.

« J'estime que pardonner à celui qui a assassiné, sans merci et [avec] acharnement, mon compagnon pour la vie et le père de mes trois filles n'est pas ma préoccupation majeure », a indiqué au juge Louiza Mohamed Saïd.

Elle a expliqué que son attention était portée sur ses filles, qui ne profiteront pas de la présence de leur père lorsqu'elles vont obtenir un diplôme ou se marier.

« Ma dernière n'aura aucun souvenir de son papa. C'est injuste, injuste, injuste », a martelé Mme Saïd au sujet de sa fille maintenant âgée de deux ans.

Opposée à toute libération

Pour elle, il n'est pas question que Bissonnette puisse un jour sortir de prison.

« [Je ne veux pas] que celui qui a noirci nos joies, accablé nos âmes d'une immense tristesse et condamné nos vies à une douleur pérenne puisse voir sa peine allégée ou puisse être libéré, et, de ce fait, blanchi de ses atrocités », a souligné la mère.

Elle a demandé que l'auteur du drame soit puni de façon exemplaire.

En quittant la barre, Mme Saïd a fixé Alexandre Bissonnette durant quelques instants.

« Je voulais voir celui qui m’a enlevé mon mari. Je voulais lui montrer qu’il ne me fait pas peur. »

Un survivant pris de remords

Un autre survivant de la tuerie, Saïd El-Amari, s’est ensuite adressé à la cour. L’homme originaire du Maroc a reçu deux balles, une à l’abdomen et l’autre au genou, le 29 janvier 2017.

Peinant à retenir ses larmes, le conjoint et père de quatre enfants a raconté à la cour qu’il se sentait encore coupable de ne pas avoir aidé Azzedine Soufiane lorsque ce dernier a tenté de s’interposer pour empêcher le tireur de faire davantage de victimes.

« J’ai un remords. Il y a toujours ce remords. Ça me hante toujours », a confié M. El-Amari, qui a passé un mois dans le coma après avoir perdu huit litres de sang lors de l’attaque.

Il a raconté que sa famille avait vécu une véritable nuit d’horreur dans les heures ayant suivi la tuerie. N’ayant pas de ses nouvelles, les proches de Saïd El-Amari ont d’abord cru qu’il était mort.

Une famille marquée

Au-delà des blessures physiques qu’il a subies, M. El-Amari explique que sa vie et celle de sa famille ont été chamboulées le 29 janvier 2017.

« Dès le lendemain de l’attaque, tout s’est arrêté. J’ai cessé de faire du taxi, mes enfants n’allaient plus à l’école. Ma femme a même failli perdre sa garderie », a raconté le survivant.

Il affirme avoir eu conscience d’une « montée de l’islamophobie » au Québec, sans toutefois penser qu’un « tel acte de terrorisme pur » était sur le point de se produire.

M. El-Amari espère qu’Alexandre Bissonnette passera le restant de ses jours derrière les barreaux.

« Je suis effrayé de savoir qu’un esprit aussi tordu pourrait se retrouver dans la même société que mes enfants dans 25 ans. M. le juge, je compte sur vous pour ne pas que ça se produise », a-t-il imploré.

« Une scène horrible »

Hakim Chambaz a abondé dans le même sens. L’homme de 55 ans se trouvait à la mosquée le 29 janvier. Il n’a pas été blessé par balle, mais a vu le tireur « abattre ses frères ».

M. Chambaz demande que justice soit faite pour le « geste abominable et barbare » qu’a commis Alexandre Bissonnette.

« Un sentiment d'impuissance me ronge encore aujourd'hui, a-t-il raconté à la cour. C'était une scène horrible, un crime haineux. »

« Qui va s’occuper de mon fils? »

Touché à la jambe droite par deux balles tirées par Alexandre Bissonnette, Mohamed Khabar affirme ne plus être la même personne depuis l’attaque contre la mosquée. Le barbier de profession n’a jamais été capable de reprendre le travail.

« Je vis toujours avec l'intonation des balles dans mes oreilles. Je ne suis plus la même personne, il y a quelqu’un qui m’a terrorisé », a expliqué l’homme de 43 ans.

Quand il a été atteint par une première balle, il a pensé à son garçon âgé de deux mois. « Qui va s’occuper de lui? », s’est-il demandé.

Blessé et saignant abondamment, Mohamed Khabar a trouvé refuge au sous-sol, persuadé que le tueur allait suivre les traces laissées par son sang pour venir l’y achever.

Avec la collaboration de Marie Maude Pontbriand

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