L'industrie québécoise du bleuet sauvage est secouée depuis des années par une importante querelle. Au cœur du conflit : la quête de certains producteurs qui tentent de savoir s'ils en ont pour leur argent lorsqu'ils vendent leurs petits fruits aux transformateurs de la région du Saguenay-Lac-Saint-Jean.

Une enquête de Julie Vaillancourt de l’émission La semaine verte

La majorité des bleuets sauvages du Québec poussent au Saguenay-Lac-Saint-Jean dans des bleuetières qui font la fierté de la région. Mais sous cette image de réussite, couve un conflit que l’industrie préférerait ne pas étaler au grand jour. À preuve, la réaction de Jean-Eudes Senneville, l’un des dirigeants de la compagnie Bleuets sauvages du Québec, lorsque Radio-Canada l’a interrogé sur le conflit qui secoue la région depuis près de 10 ans.

Ça ne donne rien de présenter ça au public, ça revient à expliquer qu’on a des problèmes. Ce n’est pas une bonne publicité pour l’ensemble de l’industrie.

Jean-Eudes Senneville, directeur général de Bleuets sauvages du Québec

Sa compagnie est le deuxième joueur mondial dans le domaine du bleuet sauvage et exporte des bleuets congelés partout sur la planète.

Elle s’approvisionne, entre autres, auprès de nombreux petits producteurs de la région. Des petits producteurs qui n’ont pas tellement de choix lorsque vient le temps de trouver des acheteurs pour leurs petits fruits.

En 2008, les producteurs de la région ont accepté de négocier une convention de mise en marché avec les transformateurs de la région qui a eu pour effet de limiter considérablement le nombre d’acheteurs potentiels de bleuets sauvages sur le territoire.

La convention prévoit que les producteurs du Saguenay-Lac-Saint-Jean qui veulent avoir accès au marché des bleuets congelés doivent obligatoirement vendre leurs fruits à des compagnies qui ont des usines de congélation dans la région.

Or, il n’y a que deux compagnies au Saguenay-Lac-Saint-Jean qui possèdent l’équipement nécessaire.

Les producteurs du Saguenay-Lac-Saint-Jean n’ont pratiquement pas le choix de livrer tous leurs bleuets aux deux usines de transformation qui sont dans la région. Ça, c’est sans égard au prix qui nous est offert. Qu’on ait un bon prix ou un mauvais prix, ils vont recevoir tous nos bleuets.

Marc Larouche, président du syndicat des producteurs de bleuets du Québec de 2010 à 2016

Ces compagnies ont, en contrepartie, l’obligation d’acheter tous les bleuets des producteurs de la région et d’en faire la mise en marché de façon efficace.

2009, l’année de la discorde

En 2009, les producteurs reçoivent 36 ¢ la livre pour leurs bleuets, du jamais vu depuis 30 ans.

Selon le syndicat des producteurs de bleuets du Québec (SPBQ), le bleuet sauvage de la Belle Province s’est pourtant vendu, cette année-là, 1,03 $ la livre sur les marchés internationaux. Même si les transformateurs contestent ces données, le doute s’installe chez certains producteurs, qui soupçonnent, dès lors, les transformateurs de s’enrichir à leurs dépens.

À son arrivée à la tête du syndicat en 2010, Marc Larouche décide d’en avoir le cœur net et de se prévaloir d’une clause de la convention de mise en marché qui n’avait jamais été utilisée jusque-là et qui permet au syndicat de vérifier les renseignements donnés par les transformateurs.

Ceux-ci remettent déjà aux producteurs un rapport de toutes les déductions perçues aux différentes étapes de transformation des bleuets, une obligation découlant de la convention qui devrait servir à justifier, selon plusieurs, le prix donné aux producteurs.

Le SPBQ confie un mandat de corroboration à la firme Ernst & Young afin qu’elle confirme les dépenses des transformateurs pour l’année litigieuse, 2009.

Un rapport qui jette de l’huile sur le feu

Nous avons mis la main sur ce rapport qui a été remis aux deux parties au printemps 2011, mais qui était demeuré confidentiel jusqu’à ce jour.

Son contenu n'a pas permis d'éclairer les producteurs. Du côté de la compagnie Bleuets sauvages du Québec, la majorité des frais de transformation allégués ne sont que partiellement corroborés. C'est-à-dire que la compagnie a remis aux vérificateurs la liste des frais en question sans fournir de document permettant de vérifier si ces montants ont réellement été engagés.

Pour les frais d’usinage – le plus important des frais de transformation –, un seul montant a été transmis aux vérificateurs sans autre preuve à l’appui.

Du côté de Bleuets Mistassini, les vérificateurs n'ont eu accès à aucun document permettant d'établir avec certitude que les frais de transformation facturés aux producteurs en 2009 ont véritablement été dépensés.

Appelées à se justifier, les deux compagnies ont expliqué qu’elles ne font pas la même interprétation de la portée de la vérification qui est permise.

« La convention de mise en marché est claire, les transformateurs décident du prix qu’on charge aux producteurs à chaque début de saison et c’est ces chiffres-là qu’il faut valider, pas mes frais de transformation à moi. Moi, je suis convaincu que les rapports qui sont là donnent suffisamment d’information », a expliqué Jean-Marie Fortin, président de Bleuets Mistassini.

« Il n’y a aucune compagnie qui va ouvrir ses livres, ça ne se fait pas en affaires », a pour sa part soutenu Jean-Eudes Senneville, de Bleuets sauvages du Québec.

Loin d’apaiser les tensions, la remise du rapport d’Ernst & Young au syndicat a plutôt jeté de l’huile sur le feu, selon le président sortant Marc Larouche. « Ça n’a pas répondu à notre inquiétude et, au contraire, ça nous a dit qu’il y a quelque chose qui se cache quelque part, ce n’est pas normal », dit-il.

Les transformateurs menacent maintenant de ne pas renégocier la convention de mise en marché qu’ils avaient adoptée huit ans auparavant et qui doit être renégociée cette année.

Bien qu’aucun des producteurs de bleuets interrogés ne remette en question la performance des transformateurs en ce qui a trait à la mise en marché de leur produit vedette, tous espèrent que la nouvelle convention leur permettra d’enterrer la hache de guerre.

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