Il y a bientôt 10 ans, le 31 mai 2006, entrait en vigueur la loi interdisant de fumer dans les restaurants et les bars. Les fumeurs et les propriétaires de ces commerces craignaient des conséquences économiques désastreuses. La loi a-t-elle tenu ses promesses? Et comment s'en sont tirés les commerces?

Un texte de Ximena Sampson

L'objectif de la loi antitabac était de protéger les non-fumeurs de l'exposition à la fumée secondaire et de prévenir le tabagisme chez les jeunes.

« Cette loi a eu pour effet de protéger les travailleurs et les clients des restaurants et des bars de l'exposition à la fumée de tabac », souligne Annie Montreuil, chercheuse à l'Institut national de santé publique du Québec (INSPQ). « C'est le gain le plus important. »

Elle a également permis « une réduction importante de la visibilité du geste de fumer », souligne-t-elle, notamment avec l'interdiction de l'affichage des produits du tabac dans les points de vente. Ceux-ci ont d'ailleurs diminué de plus de moitié, avec l'interdiction des ventes dans les machines distributrices et les bars. « Cette mesure-là est particulièrement importante pour prévenir l'initiation chez les jeunes », affirme Annie Montreuil.

Les habitudes des fumeurs

Du côté des fumeurs, un sondage mené par l'INSPQ avant et après l'entrée en vigueur de la loi révèle que leurs habitudes ont changé dans les restaurants et les bars, mais qu'ils fument toujours autant à la maison ou au travail.

Quelques données du sondage :

  • près d'un fumeur sur deux ne fumait plus lors d'une sortie au restaurant;
  • dans les bars, près de 90 % des fumeurs continuaient à fumer, même s'ils devaient aller à l'extérieur pour le faire;
  • mais ils fumaient la moitié moins de cigarettes.

Les effets sur la santé

La cigarette et les autres produits du tabac causent environ 10 000 décès par année au Québec, principalement en raison du cancer du poumon et des maladies coronariennes.

« Le tabagisme, à lui seul, est responsable du tiers de tous les cancers », affirme André Beaulieu, de la Société canadienne du cancer. Outre le cancer du poumon, la cigarette est un facteur de risque pour le cancer de la bouche, de l'œsophage, de l'estomac, de la vessie et du rein, entre autres.

Pour le moment, on ne voit pas encore d'effet sur l'incidence de cancers du poumon. « On ne pourra pas voir l'impact de la loi de 2006 avant peut-être encore 20 ans », reconnaît André Beaulieu. « Un cancer ne se développe pas en l'espace de quelques semaines, mais sur des dizaines d'années », affirme-t-il.

Du côté des maladies coronariennes, par contre, l'effet est immédiat, puisque le risque diminue dès qu'on arrête de fumer.

Des études menées dans plusieurs pays qui ont adopté des lois similaires à celle du Québec montrent une amélioration claire de la santé cardiovasculaire.

« Un effet qui ressort, c'est une diminution importante du nombre d'admissions dans les hôpitaux pour des problèmes cardiaques, quelques mois seulement après l'entrée en vigueur de la loi », souligne Annie Montreuil, de l'INSPQ. « Il y a également [à moyen terme] des effets sur les naissances de bébés prématurés et de faible poids. »

L'impact sur les commerces

En 2006, des propriétaires de bars et de restaurants redoutaient une baisse importante de l'achalandage et des revenus.

Dans la pratique, l'interdiction ne semble pas avoir eu des conséquences aussi dramatiques qu'ils craignaient.

« On a eu une baisse du chiffre d'affaires, mais pas aussi élevée qu'on pensait », soutient Renaud Poulin, président de la Corporation des propriétaires de bars, brasseries et tavernes du Québec.

Selon la corporation, entre 2005 et 2006, il y a eu une baisse de 17 % de revenus générés par les loteries vidéo et de 11 % dans les ventes de bière.

« C'est difficile de dire que c'est juste à cause de [la loi antitabac] », précise M. Poulin. « Il y a quand même d'autres éléments qui influencent l'achalandage de nos commerces. »

Pour le secteur de la restauration, les dernières années n'ont pas été faciles. La loi sur le tabac a été un facteur parmi d'autres, dont la récession de 2009 et la loi durcissant le code de la sécurité routière, laquelle, en 2012, a abaissé le taux d'alcoolémie toléré chez les conducteurs et imposé la règle de zéro alcool au volant aux personnes de moins de 21 ans.

La nouvelle loi

Les propriétaires de bars, tavernes et restaurants appréhendent maintenant les conséquences de l'interdiction de fumer sur les terrasses, en vigueur depuis le 26 mai.

Jusqu'au 26 novembre, les fumeurs pourront s'installer dans un fumoir ou à côté de la terrasse, mais une fois passée cette période d'adaptation, ils devront s'éloigner à neuf mètres de l'entrée de l'établissement.

« Il y a une grande inquiétude », affirme Renaud Poulin. « Comment on va faire pour gérer les gens qui vont fumer dans leur automobile à six mètres de la porte ? [...] Et quand il va y avoir un attroupement sur le trottoir, qui va payer l'amende? »

Pour sa part, Annie Montreuil, chercheuse à l'INSPQ, ne s'en fait pas trop. « Avant que la loi de 2006 entre en vigueur, on était loin de penser que ça allait se passer aussi bien. Il y a eu beaucoup plus d'anticipation de problèmes que de problèmes réels observés sur le terrain », dit-elle.

Elle pense que ce sera pareil cette fois, d'autant plus que le ministère de la Santé a mené des consultations pour évaluer l'acceptabilité des mesures proposées. « Les mesures adoptées sont celles qui recevaient un soutien de la part de la population », conclut-elle.

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